Regard sur la mise en cause de violences policières

Par Jean-Marie Caccavelli

J’ai servi durant 26 ans dans une direction de la Police Nationale ayant entre autres pour mission de surveiller la montée et les caractéristiques des phénomènes violents dans le champ de la contestation sociale ou sociétale.

Je constate que les moyens de concentrer l’attention générale sur les « dérives policières » (ex. : l’utilisation de l’image) ont fait monter d’un cran supplémentaire le défi permanent que la police et ses chefs doivent relever pour offrir à l’opinion le visage acceptable et apprécié d’un service régalien en phase avec les idéaux démocratiques dont elle est plus que jamais imprégnée. L’élan de sympathie dont notre profession a bénéficié en janvier 2015, après les attentats sanglants commis à Paris, a témoigné aussi d’un désir latent de faire confiance à l’institution pour protéger les libertés publiques.

Dénoncer des « violences policières », c’est d’une certaine manière exprimer un dépit au regard de cette attente, et il me semble que nous devons y faire très attention. D’énormes progrès ont été accomplis à cet égard depuis mai 68, qui marquait déjà le souci d’un emploi de la force limitant le nombre de victimes. Les quelques manquements individuels constatés dernièrement auront toujours une réponse appropriée, qu’elle soit judiciaire, administrative ou disciplinaire, et nos autorités y veillent. Plus préoccupante serait une déconsidération globale de l’institution imputée à ses modes de fonctionnement. De nombreux observateurs documentés ont déjà inventorié les failles ou insuffisances du système, critiquant, soit un manque de dispositions pour saisir de manière préventive en périphérie des lieux de rassemblement des matériels destinés à agresser et pour intercepter leurs possesseurs, soit pour isoler les petits groupes violents repérés parmi les manifestants et les neutraliser. Est incriminée aussi la lourdeur des circuits de décision par opposition à la mobilité et à l’inventivité des fauteurs de troubles. Sans doute ces remarques émanant de spécialistes reconnus appellent-elles des ajustements au plan des techniques et des choix opérationnels, et peut-être la fermeté d’action que permet notamment le régime de l’état d’urgence.

Je ne crois pas me tromper en présumant qu’une large majorité de Français sont d’accord avec la formule : « force doit rester à la loi », mais je perçois bien que la violence, phénomène en progression dans notre société, horripile de plus en plus une population la subissant, soit directement, soit par le canal des médias, de multiples manières. La police est qualifiée de « force publique » par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, et je suis sûr que cela est très largement perçu. En revanche, la saturation directe ou indirecte ressentie face aux phénomènes violents fait que la participation même modeste de la police à leur montée est ressentie comme antinomique de sa vocation et source de malaise. A tout prendre, je préfère ce constat à l’idée que l’actuelle campagne de critiques traduirait l’inclusion de la police dans la fièvre accusatoire dont notre société paraît souffrir à l’égard de nombreuses situations, institutions ou responsables.

J’en retire l’idée que l’institution police et ceux qui la pilotent n’ont pas fini de parfaire ou inventer, tant en matière de formation que de textes ou de modes opérationnels, les moyens de séparer avec une netteté croissante « emploi de la force » et « recours à la violence ».

Jean-Marie Caccavelli Commissaire divisionnaire honoraire, membre de l’association Police et Humanisme, membre des Semaines sociales du Nord Pas-de-Calais

2 Commentaires

  1. Petit Sylvain

    Bonjour, j’étais présent à la manifestation lilloise qui a dégénéré hier. Je ne parlerai que de ce que j’ai vu de mes propres yeux : alors que le cortège se formait, j’ai vu passer, à côté de moi, 60 à 80 personnes, essentiellement des hommes, tous habillés pareil, jeunes, le visage fermé, ne parlant à personne. Mes voisins de manif m’ont dit : « voilà ces connards de casseurs ». Me retournant, dans cette rue de Paris pas si large que cela, je me rendis compte que ce groupe, en rangs serrés, avait franchi le cordon de forces de l’ordre en queue de manifestation, et progressé sous les yeux des agents de la BAC et autres personnels en civil. Cette observation rejoint celle de certains CRS, repris dans les Inrocks ou dans l’Huma (liens ci-dessous). Je trouve que votre propos est un verre à moitié vide, peut-être à moitié plein ? La reconnaissance du bout des lèvres qu’il y a un grave problème dans l’attitude des CRS, et dans les ordres reçus, surtout les ordres reçus.

    http://www.lesinrocks.com/2016/05/news/crs-temoigne-suis-devenu-pion-politique/

    http://www.humanite.fr/tout-est-mis-en-place-pour-que-ca-degenere-606373

  2. Jean-Pierre

    En mai 68, dans cette époque de manifestations furieuses et violentes, il n’y a eu, en tout un pour tout qu’un seul mort… Et encore : c’était à Flins et il s’est agi davantage d’une bousculade entre manifestants que d’un décès imputable, même indirectement, aux forces de l’ordre.
    Depuis, les moyens techniques se sont perfectionnés et, avec eux, une très grande réactivité des manifestants et surtout des radicaux, aux mouvements et actions de la police.
    En face, on a l’impression que la police subit de plein fouet, sans vraiment réagir ou anticiper, l’assaut des smartphones par exemple qui permet à des petits groupes de se mobiliser aux bons moments, sur les bons lieux.
    N’y a-t-il pas une adaptation nécessaire ? Vous dites qu’elle se fait, mais on ne le voit pas bien. En 68 encore une fois, nous avons tous été surpris des équipements futuristes des forces de l’ordre, de leur maitrise des situations violentes. Au point que Maurice Papon, alors préfêt de police, a pu tirer une certaine fierté de son action. Qu’en est-il aujourd’hui ? L’inadéquation de la réponse des forces de l’ordre aux provocations semble patente. Au point que la police apparait comme le bouc émissaire facile d’une exaspération plus profonde.

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