capitale de la culture européenne

La capitale européenne de la culture est-elle à la Silicon Valley ?

Par Antoine Arjakovsky

C’est avec cette question provocante qu’Alain Guillemoles, journaliste à La Croix, a interrogé le 27 septembre dernier au Collège des Bernardins trois personnalités réunies par les Semaines sociales de France et par le Pôle de recherche du Collège des Bernardins : Bruno Racine, écrivain, ancien président de la Bibliothèque Nationale de France ; Hubert Tardieu, conseiller du président d’ATOS ; Henri Verdier, directeur interministériel du numérique et du système d’information de l’Etat français.

Il serait vain de vouloir présenter l’ensemble des réponses qui ont été apportées à cette question par les 3 intervenants au cours d’une soirée qui fut riche en idées. Je retiens pour ma part trois réflexions.

Tout d’abord une culture détachée d’un milieu de production et de distribution est une culture vouée à disparaître. Cela a toujours été vrai, mais cela l’est plus que jamais à l’heure de la civilisation numérique. Les Européens pourront longuement discuter sur les fruits de leur civilisation, tels que l’idée d’université par exemple comme cela fut rappelé par Emmanuel Macron à la Sorbonne, s’ils ne sont pas capables de vivifier cette idée de l’universitas au travers de la logique nouvelle de la plateforme, et notamment avec l’outil des formations en ligne ouvertes à tous (Massive Online Open Courses), alors il y a fort à parier que soit marginalisée l’idée même d’université, comme synthèse des savoirs mais aussi comme lieu de production de l’intelligence entre maîtres et élèves.

Deuxièmement, pour que la culture soit en mesure de relever le défi de la pensée strictement calculatrice et utilitariste, les élites européennes doivent commencer par se défaire de l’humanisme mièvre. Conscient du conflit existant entre les droits du citoyen (de protéger ses données ou de protéger l’environnement) et les droits du consommateur (à avoir accès à toute une gamme nouvelles de produits et de services au-delà des frontières, et donc des législations fiscales), un humanisme nouveau, à la fois plus réaliste et plus ambitieux, doit pouvoir se constituer. Il faut bien sûr être en mesure de demander des comptes en matière de droit social aux plateformes, telles qu’Uber ou Airbnb pour ne citer que les plus connues.  Mais il ne s’agit pas nécessairement de démanteler les GAFA (Google, Amazon, Apple, Facebook). Il convient plutôt d’inventer un nouveau droit qui soit à la fois plus souple que le droit positif moderne (qui a perdu le génie médiéval, très présent en particulier chez saint Thomas d’Aquin, des différents modes possibles de la propriété) et plus centré sur la personne (les auteurs, les créateurs, mais aussi les enfants ou les personnes vulnérables). C’est du reste une évolution de la science juridique qui se produit dans d’autres domaines. Pour faciliter le retour à l’emploi on privilégie de plus en plus les aides aux personnes plutôt que les logiques d’aides territoriales.

Troisièmement, pour que l’Europe connaisse de plus en plus de capitales culturelles rayonnantes, et ne se limite pas à une seule culture festive qui peut apparaître parfois comme superficielle, pour qu’elle soit capable de donner du sens et de l’espérance dans la durée, les élites européennes doivent non seulement dépasser leurs craintes viscérales de la technique mais aussi retrouver la liberté que procure l’intelligence symbolique et sapientielle tournée vers le bien commun. Il est bien évidemment nécessaire de prendre conscience des impacts aliénants de la logique numérique et des conséquences d’une certaine logique transhumaniste à l’œuvre par exemple chez les ingénieurs de Google. Mais la culture technologique n’est pas nécessairement hostile à l’épanouissement humain. Il y a des algorithmes qui peuvent rassembler des êtres qui ne se seraient jamais rencontrés autrement. Tous les jeux vidéo ne consistent pas à abattre des individus. Certains jeux offrent par exemple des formes ludiques d’apprentissage de construction de la paix. Il existe aussi quantité de plateformes qui permettent de rassembler des fonds pour lancer de nouvelles initiatives au service des plus démunis.

C’est donc par la prise à bras le corps des questions de la technique, du droit et de la sagesse que la culture pourra contribuer à faire germer en Europe et dans le monde un nouvel humanisme personnaliste et épanouissant.

Par Antoine Arjakovsky, historien et co-directeur du séminaire Passé et avenir de la civilisation européenne au Collège des Bernardins.

Retrouvez l’intégralité de la soirée au Collège des Bernardins en vidéo.

Pour aller plus loin, participez à notre session « Quelle Europe voulons-nous ? » >>

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2 Commentaires

  1. JEAN4

    Il est significatif que tout le corps intellectuel français a immédiatement adopté le terme MOOC – parfaitement incompréhensible – alors qu’il avait à sa disposition l’acronyme FLOT (« formation en ligne ouverte à tous »)… phrase utilisée dans le texte ci-dessus comme la traduction de MOOC .
    On a le sentiment que l’auteur n’a jamais vu le mot FLOT…

  2. Tonio22700

    Désolé, je ne voit pas d’abreviation, que ce soit FLOT ou MOOC dans le texte… Simplement et dans la mesure où le terme est mis en français, que m »importe que soit mis entre parenthèse la traduction anglaise…
    Donc je ne suis pas d’ accord avec vous, JEAN4…

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