CharlieHebdo

« Je suis Charlie »

Par Jean-Pierre Rosa

Ce petit mot qui s’est répandu comme une traînée de poudre en hommage aux victimes de la tuerie de mercredi au siège de Charlie Hebdo fait débat. Certains – qui ne se reconnaissent pas dans le ton libre-penseur de l’hebdomadaire satirique – font la fine bouche et déclarent tout de go : «Je ne suis pas Charlie ». De fait, les caricaturistes de Charlie Hebdo trempaient plus souvent leur plume dans le vitriol que dans le sirop d’orgeat et ils n’épargnaient personne, surtout pas les religieux. D’où la gène, apparemment respectable, de quelques uns.

Pourtant cette idée qui consiste à adopter l’identité de la personne que l’on veut défendre a une longue histoire. Même si l’on sait que le port de l’étoile juive par le roi du Danemark est une légende, le fait même qu’elle existe montre bien que l’idée était là. Et que le roi incarnait cette défense des juifs au prix de sa propre vie.

C’est un peu la même idée qui inspira en mai 68 les étudiants défenseurs de leur camarade Daniel Cohn-Bendit. Comme ce dernier avait été traité par l’Humanité d’ « anarchiste allemand », ils adoptèrent le slogan : « Nous sommes tous des Juifs allemands ». La formule eut un large succès : Nous sommes tous… des enfants d’immigrés, des Ukrainiens, des intermittents… La liste serait longue.

Mais on peut remonter tout de même un peu plus loin en arrière : qui a pris, au risque de sa vie, visage d’homme ? L’attitude qui consiste à se mettre à la place de la victime et à assumer jusqu’à son identité, proclamant ainsi une solidarité indéfectible avec elle est profondément chrétienne, n’en déplaise aux pudibonds. Le problème ces temps-ci n’est pas de proclamer « Je suis Charlie » mais bien plutôt d’assumer toutes les conséquences de cette déclaration… et de persévérer !

Jean-Pierre Rosa, de l’équipe du blog

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8 Commentaires

  1. Pierre Boursin

    Salut Jean Pierre !

    le pudibond que je suis, te dis son profond malaise. Ce que je ressens profondément, au point de rechercher mon souffle traversant les rues de Paris est que je suis « charloqué » par ces évènements d’une haine abjecte. Jamais je n’avais ressenti cela. Et cela m’a du coup interrogé sur ma non compassion ou prise en compte devant tant de victimes dans le monde. J’ai eu l’occasion de vivre un moment en tête à tête avec Cabu alors que je bossais à Antenne 2. Suite à mon humble démarche, il m’a écouté et accueilli et m’a proposé un dessin à laisser à mes copains puisque j’avais décidé de quitter cette entreprise. Cabu, le gentil ! Oui, c’est vraiment lui.
    Je ne crois pas pouvoir dire « je suis Charlie ». Chrétien baptisé mais devenu incroyant, les satyres de « Charlie » sur cette religion me faisaient rire moyen.
    Les mêmes satyres sur l’Islam me semblaient provocantes et border line. Un reportage sur France Inter d’un professeur d’école sur ces évènements, et interrogeant des élèves de culture musulmane montre, à quel point, même dans ces jeunes esprits, on ne peut toucher impunément, sauf à comprendre la blague (ce que ne savait pas dire « Charlie ») à ce qui constitue une identité, religion faite ou non.
    J’ose espérer que la fraternité deviendra l’évidence. Elle vient de se prendre un bon coup de pied au cul ! Alors, puisqu’il en ait ainsi, je vais montrer les dents et continuer passivement à lutter.
    Que cette année 2015 puisse être une année de paix retrouvée sur tous les aspects de nos vies : en famille, au travail, en économie et en France.
    Pierre Boursin

  2. MARONNE

    Voilà un propos nuancé qui me rassure.
    Moi non plus, je ne suis pas Charlie, désolé.
    Je passerai l’après-midi de dimanche en prière et jeûne
    dans un monastère pour les victimes et leurs familles mais ne manifesterai pas dans la rue.
    Chacun son combat

  3. JPR

    Oui, je comprends bien. Je suis d’ailleurs moi-même plutôt porté à la nuance d’une manière générale. Mais ici je crois qu’il faut, d’une manière ou d’une autre, « choisir son camp ». Pas besoin forcément de hurler avec tout le monde « Je suis Charlie », certes, mais préférer la fraternité – et les vies qui vont avec – à la sacralité et aux susceptibilités d’une religion, quelle qu’elle soit.
    2015 sera ce que nous en ferons.

  4. JPR

    Petit récit d’un dimanche manifestant : nous étions ce jour-là, avec quelques amis, réunis dans une communauté religieuse dans une ville de province. Vers 14h00 nos hôtesses religieuses viennent nous trouver et … nous confient la maison parce que, nous disent-elles, elles vont manifester ! Affaire de conscience et, dans leur cas, de confiance.

  5. CR

    ces événements m’ont tout de suite fait penser au discours du pape Francois aux cardinaux de la Curie, ces 15 « maux » qui nous concernent tous.
    Ces braves journalistes un peu, voire beaucoup caustiques ne faisaient que grossir, mettre sous la loupe de leurs crayons la principale dérive du catholicisme qui consiste à abriter derrière une sacralité que le Christ a définitivement abolie le goût du pouvoir, de la richesse, des honneurs de la jouissance et d’une manière générale de l’hypocrisie -Tartuffe, sortez des rangs!-.

  6. Cécile Parent

    Heureusement le slogan était  » je suis Charlie », ce qui est une affirmation de solidarité, et non  » J’aime Charlie » ce qui serait une déclaration d’amour bien hypocrite.

    Il ne s’agit pas de sacraliser Charlie.
    Les victimes ne sont pas systématiquement des héros et les manifestants ne doivent pas se prendre pour des résistants.
    Il était absurde de donner la légion d’honneur aux victimes juives assassinées pour la seule raison qu’elles étaient juives. Il était normal que les policiers assassinés la reçoivent.
    Quant’ à la dictature de l’émotion, elle a règné en maitresse absolue, elle a été entretenue au maximum par certains médias; elle était inspirée par des causes justes: la défense de la presse libre, même grossièrement insolente, l’hommage rendu à la police, et la solidarité avec les juifs que notre République ne protège pas assez efficacement.
    Il s’agit maintenant que cette émotion débouche bien sur le refus des solutions de facilité: les amalgames mususlmans-islamistes, l’angélisme qui exonère les musulmans de la moindre responsabilité, la responsabilité pédagogique des enseignants devant le front du refus de certains groupes d’élèves, l’action policière aux frontières, avec les Européens et dans nos misérables prisons… et la vigilance accrue de nous tous.
    Après l’émotion et les files d’attente devant les kiosques, doit venir le temps de l’action .

  7. Brigitte GOERGER

    Il ne s’agissait pas de « faire la fine bouche », ni d’avoir « une gène, apparemment respectable », mais de réfléchir par soi-même, de sortir de l’hystérie collective.
    Quand à comparer le port de l’étoile, au temps de la Shoah, avec le port de la pancarte « je suis Charlie » ces jours-ci, cela me semble pour le moins outrancier…

    De quoi s’agissait-il dimanche ?
    Pour moi : pleurer tous nos morts, se lever contre la barbarie, défendre les valeurs de la France ici, surtout les libertés d’expression et d’opinion et aussi, dans un grand élan, la fraternité.

    Se mettre alors sous cette bannière Charlie était-il judicieux ?
    Pour moi, non, car il ne représentait ni toutes les victimes ni l’essence de la France.
    Charlie hebdo, d’une vulgarité extrême, si dégradante en particulier vis-à-vis des religions, donc si agressif pour les croyants, en particulier les musulmans…
    Se draper de la liberté d’expression, d’accord, mais où est le respect de l’opinion des autres ?
    Charlie hebdo était-il un rassembleur ou un diviseur dans ce cas ?

    J’ai pensé que défiler sous cette bannière « je suis Charlie » était une énorme erreur car c’était un repoussoir en particulier pour tous nos « frères musulmans »… et c’est bien ce qui s’est produit car malgré l’appel des élites très peu de la « base » des musulmans a adhéré :
    pour la FRATERNITE, c’est raté !
    Et que penser de tous ceux qui, pris dans ce mouvement d’intense émotion, d’un seul homme, sans connaître ni réfléchir, se sont marqué de ce sceau « je suis Charlie » (ce journal auparavant promis à disparaître faute de lecteurs)… des moutons de Panurge ?
    Ce n’est pas tout à fait ce que le Christ nous a montré…
    Alors « se mettre du coté des victimes » on pouvait très bien le faire en défilant sous son propre écriteau : Non à la Barbarie- La France en deuil, la France debout – Liberté d’expression + Respect de l’autre – Tous différents mais tous frères etc…

    En fourvoyant ainsi nos belles valeurs occidentales, on a commis une énorme faute car on a raté une occasion unique d’intégrer à ce grand moment d’union du peuple de France, ceux là même qui risquent de basculer « de l’autre coté », les musulmans jeunes et moins jeunes.
    Et, ce matin, effrayante constatation : le contenu de ce numéro historique de Charlie hebdo dans la même veine que les précédents : provocation … résistance ou bêtise ?
    Au final, les terroristes, n’ont-il pas réussi ? Faire renaître Charlie et par la même conforté leur influence ?

    Pour un dialogue dans la « communauté »( ?) nationale il faudra un peu de sagesse et de discernement… et sans doute beaucoup de prières !
    Plaise au ciel que je me trompe et que nous ne devrons assumer trop douloureusement les conséquences de cette inconséquence .
    Brigitte

  8. Fouré Bernard

    Le parallèle entre « Je suis Charlie » et « Nous sonnes tous des juifs allemands » ne me parait pas du tout pertinent. Dans le second cas, il s’agissait de défendre des causes générales, pas particulières (on n’a pas dit « je suis Dany ») – celle des juifs persécutés, celle des allemands non responsables des fautes de leurs parents. « Je suis journaliste » aurai défendu la cause de la liberté d’expression, mais « Je suis Charlie » prétend défendre un journal en particulier, dont, quoi qu’on en pense, la ligne éditoriale peut difficilement être érigée en modèle…

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