Adopte un mec

Depuis quelques semaines les murs de nos villes ont vu fleurir une affiche dont la sobriété contraste avec la frivolité. On y célèbre « l’App(lication) de rencontres la plus possédée par les Françaises ». Sûr de sa notoriété l’annonceur ne dit pas son nom et se contente d’afficher son logo en mode signalétique d’aéroport : une ménagère qui pousse dans son caddy de supermarché un homme qu’elle a choisi dans les gondoles de l’App, et qu’on devine jetable vu son allure de pantin. Rien ne manque en effet sur le site Adopteunmec, ni les « fiches produits «, ni les « accessoires ». Il faut certes prendre au second degré cette annonce, revanche du girlpower sur la femme objet. Elle forme cependant une sorte d’arrière-plan quotidien sur lequel se détache le débat de haute intensité médiatique qui vient d’opposer sur nos ondes deux groupes qui se revendiquent du féminisme : l’un pour exiger avec #metoo que l’on s’oppose, au besoin par le droit, au harcèlement ; l’autre pour que l’on préserve la licence de séduire et même d’importuner.

L’objet de cette modeste tribune n’est pas de revenir sur ce dernier débat. D’autres l’on fait excellemment[1]. Au plus soulignera- t-on qu’il met en lumière encore une fois les contradictions où s’enlise une société individualiste contrainte de multiplier les interdictions pour faire prévaloir un enjeu d’émancipation.  Non, ce qui m’intéresse ici, c’est ce qu’il y a de commun entre cette publicité aguichante mais peu respectueuse des hommes et le débat de société légitime sur le respect dû aux femmes dans l’espace public. Le commun, me semble-t-il, c’est un certain unilatéralisme moral. On entend par là une forme de discours moral qui se contente de proclamer ce qui est mal, ou ce qui n’est plus mal, mais qui est en revanche incapable de désigner le bien. Désigner le bien, quelle horreur, ce serait du moralisme !

En s’interdisant de désigner le bien en matière de relation femme/homme, on se prive de connaître la source du respect que l’on exige des uns et des autres pour les unes et les autres. Cette source ne réside-t-elle pas dans une découverte mutuelle dont seule la durée a le secret ? En écartant la durée pour privilégier l’exercice de libertés auto référentielles, les nouveaux moralistes privent leur auditoire des potentialités que seule la tension vers une authentique fidélité peut effectivement libérer. Le grand philosophe personnaliste danois qu’était Søren Kierkegaard a su l’exprimer d’une manière inégalable, sans doute parce qu’il avait dû subir l’épreuve d’une rupture : « On a peur que l’amour ne cesse une fois le mystère dissipé. Au contraire l’amour ne commence vraiment que lorsque le mystère s’évanouit. Ceux qui redoutent à ce point la durée et l’habitude sont des natures de pure conquête, incapables de posséder. Or puisque l’on parle d’esthétique, l’art vrai est dans la possession, non dans la conquête… C’est pourquoi la sagesse populaire, à l’inverse de la courte sagesse des snobs, place les noces de fer avant les noces d’argent, les noces d’argent avant les noces d’or et voit dans le mariage un enrichissement qui ne cesse pas[2]. »

On se permettra donc de recommander aux instigatrices  de l’App de rencontres en question d’ouvrir un rayon « adopte un Kierkegaard ».

 

Jérôme Vignon

 

[1] Lire la chronique de Cécile Guibert, La Croix du 17 janvier 2018

[2] Extrait de l’ouvrage Alternatives de Søren Kierkegaard

3 Commentaires

  1. CR

    Certes, certes, Soren Kierkegaard est toujours d’avant-garde et ce jeu du « à qui sera le plus trash » et au besoin le plus « multi » n’augure rien de bon. Mais cette publicité me fait penser à une autre dimension : la marchandisation des relations. Au fond, que souhaite le publiciste en surfant sur la vague ? Des sous, des fonds, de l’argent ! Nous sommes bien dans cette société du jetable et du déchet dont parle François ! Que les hommes passent à la casserole est sans doute désagréable et vexant pour une homme, mais, pour ma part, je ne saurais jeter la pierre à cette publicité ! Cela fait tant d’années que nous sommes, nous les femmes, prises comme de simples appats commerciaux.
    Une femme parmi d’autres.

    • Vignon

      Nous partageons avec CR la même opinion sur ce « fond de l’air » qui banalise la marchandisation sous couvert d’émancipation. En revanche , je ne souscris pas complètement à son indulgence. J’espèrais, j’espère encore que le ré équilibrage des relations femmes/hommes ouvrirait sur une société différente. On n’aura rien gagné s’il s’agit pour les femmes de seulement prendre une revanche : nous serons alors tous médiocres.

  2. Marie

    Oui l’essentiel du débat c’est que la nature même des sites de rencontres en fait un objet de commerce. Par ailleurs, ces sites interrogent aussi, en plein débat sur la « liberté d’importuner », sur la notion de risque dans la rencontre. En effet, comme le disait un commentateur, si on ne peut plus insister un peu sans sombrer dans le harcèlement, il ne reste pour l’amour que le coup de foudre ou les sites internet. C’est très exagéré, mais disons que pour qui manque de subtilité relationnelle (et nous sommes nombreux dans ce cas), c’est assez juste. Si vous êtes inscrit-e sur un site, c’est que vous êtes consentant-e à être sollicité en vue d’une rencontre à visée sexuelle et/ou amoureuse. Le site Adopte un Mec a du succès auprès des femmes parce qu’il est un des rares à être décomplexé sur cela : si vous cherchez juste du sexe, vous cochez la case et voilà, c’est clair. Donc pour une femme, c’est encore plus rassurant, elle sait où elle va et peut trier les propositions en fonction.

    Notons aussi que tous les sites sont très égalitaires : la possibilité de l’initiative est la même pour les hommes et les femmes, les modalités du consentement aussi. De ce point de vue ils sont en avance sur les pratiques de la vie réelle.

    Le site internet réduit la personne à une fiche produit. Ce n’est pas très grave, on fait pareil dans la vraie vie, consciemment ou pas. Ce qui est grave, c’est qu’il facilite la pré-sélection des personnes selon nos critères. On fait un peu pareil dans la vraie vie (tout célibataire va fréquenter des cercles où il pense rencontrer une personne qui réponde à un certain nombre de ses critères de choix de conjoint), mais les sites renforcent cela. Particulièrement, l’âge, le niveau d’étude et le revenu sont en général proposés. Et donc la probabilité que l’amour vous tombe dessus à l’occasion de la rencontre d’une personne dont jamais vous n’auriez pensé que ça puisse être elle est faible. En revanche ils réduisent considérablement le poids du physique dans le premier contact (d’où des déceptions ultérieures). Par ailleurs c’est assez cruel. Le plus déshumanisant dans tout cela, c’est l’effet de masse, beaucoup plus que l’effet de fichage.

    Pour ce qui est de ce site en particulier, pour l’avoir fréquenté, il n’est pas fondamentalement différent des autres, il est même, à bien des égards, beaucoup plus léger, sincère, imprévu. Et beaucoup plus moche. Mais sinon, aussi étonnant que cela puisse paraître, la plupart des gens y cherchent une relation durable voire « pour la vie », et comme tout site, il sert d’abord à élargir le cercle des rencontres possibles et à diminuer le risque inhérent à la rencontre dans la vraie vie. L’inversion des genres est assez limitée, certes les femmes « mettent dans le caddie » mais rassurez-vous, l’homme ne reste dans ledit caddie que s’il l’accepte, et aucune discussion n’a lieu avant ce consentement. Du reste les messieurs peuvent manifester leur souhait d’être choisis par la dame. La différence avec les autres sites (où les femmes peuvent comme les hommes prendre l’initiative d’une manifestation d’intérêt) relève surtout du marketing, et comme dit plus haut, d’un surcroit de sécurité pour les femmes grâce à la transparence sur la recherche éventuelle d’un rapport uniquement sexuel (mais l’option « pour la vie » est présente aussi pour ceux et celles qui espèrent cela).

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