Ce qui se cache derrière le transhumanisme

Un remarquable article de la revue Etudes écrit par un chercheur en robotique médicale montre l’écart abyssal entre mythe et réalité. Le mythe, c’est celui du cyborg, un homme « augmenté » par des prothèses tellement performantes que l’on pourrait croire qu’il ne s’agit pas de réparer une déficience ou de pallier  un handicap mais de créer une sorte d’improbable surhomme. La réalité c’est celle d’outils qui miment le vivant mais sont très loin de s’en approcher. Car non seulement nous en savons très peu sur la totalité des mécanismes du vivant, mais surtout parce qu’il y a bien souvent un outil robotisé par tâche. L’augmentation ou la réparation se font toujours au détriment de la polyvalence.

L’exemple le plus parlant est celui d’Oscar Pistorius. Cet athlète qui court avec ses lames de carbone plus vite que bien des humains « normaux » a fait la une des journaux. Personne pourtant n’a fait remarquer qu’il tombe s’il s’arrête ! Les lames en effet sont faites pour le mouvement, elles ne fonctionnent pas pour la station debout. Il en va de même pour toutes les techniques d’augmentation ou de réparation : ce que l’on gagne sur un terrain on le perd sur un autre. De plus, s’il y a des progrès réels dans certains domaines, d’autres sont encore attachés à des découvertes ou à des recherches très anciennes. Ainsi les exosquelettes qui font rêver se sont développés à partir des années 50 et ce que l’on connaît de l’interaction homme/machine dans le cerveau n’a guère évolué depuis les années 70.

On peut faire une réflexion analogue pour l’intelligence artificielle. Il s’agit là aussi d’un mythe. Bien sûr un ordinateur peut battre le champion du monde d’échec ou de poker mais il ne fera que cela. Car dès qu’il s’agit de lever son nez de la table de jeu pour reconnaître quelqu’un et le saluer , il faut aligner d’autres programmes, d’autres ordinateurs, et ainsi de suite pour chaque tâche. Ici aussi, on gagne en puissance de calcul mais on n’avance pas d’un pouce en polyvalence. Et ce que l’on appelle apprentissage à propos d’un ordinateur n’est en réalité qu’une optimisation de sa puissance de calcul par élimination probabiliste des impasses. Quant à la consommation de ces engins, on se trouve en face d’un mur … et d’une énigme : là où un cerveau humain a besoin de quelques watts pour fonctionner, le plus petit des ordinateurs performants (Deep Blue) consomme, lui, un million de fois plus. Et pour terminer, le rève du « branchement » d’un cerveau humain sur une mémoire d’ordinateur reste encore … un rève absolu. Même si l’on en sait plus aujourd’hui sur le fonctionnement du cerveau, il est hors de question de « brancher » quoi que ce soit sur lui, sinon pour le stimuler ou le neutraliser (cas de la maladie de Parkinson), sans que l’on sache d’ailleurs vraiment précisément comment ce que l’on fait peut marcher.

Mais alors pourquoi se lancer dans de telles spéculations transhumanistes ? Goût du sensationnel ? Attirance pour ce qui relève de la science-fiction ? Mise en avant de quelques prouesses pour obtenir des fonds de recherche ? Il y a sans doute un peu de tout cela, mais il y a aussi, me semble-t-il, la volonté de « créer le buzz » et ceci avec la plus ancienne des recettes : opposer les pro et les anti en jouant sur les peurs ou les enthousiasmes. Pourquoi ? Sans doute pour éviter les vrais débats et ceci particulièrement dans deux domaines.

Le premier est connu, il s’agit de l’utilisation des Big data. Le recueil et l’utilisation de données gigantesques sont-ils légitimes ? A quelles fins cela est-il défendable ? Est-ce même utile à des fins commerciales ? Une publicité ciblée est-elle par exemple plus intéressante qu’une publicité non-ciblée ? Et à quel coût ? Ne risque-t-on pas de créer des effets de hordes, comme sur les réseaux sociaux ?

Le second est moins souvent abordé : Comment l’humanité va-t-elle gérer la prolifération des outils numériques – des robots – qui se substituent peu à peu à son travail ?  Celui-ci ne va-t-il pas évoluer ? Ceci est-il acceptable ? Jusqu’où ? Quels outils se doter pour évaluer cette question ? Comment éviter une telle évolution si celle-ci n’est pas souhaitable ?

Plutôt que de se focaliser sur un inatteignable « homme augmenté », il faudrait se saisir bien davantage de ces questions très concrètes qui ne se situent pas dans un avenir improbable mais interrogent des pratiques déjà en cours.

Jean-Pierre Rosa

 

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