Contre le PIB : pourquoi tant de haine ?

Le concept de Produit intérieur brut (PIB) est un enfant typique des trente glorieuses[1] . Conçu dans les années qui suivirent la fin de la seconde guerre mondiale, il reflète un double souci à mon sens toujours actuel : celui d’une mobilisation efficace des ressources disponibles pour réussir la reconstruction par des investissements publics et privés ; celui d’une redistribution sociale équitable des revenus générés par cette production. Car le PIB a deux faces : coté pile il décrit comment la production nationale conçue dans sa totalité est affectée à différents usages finaux (consommation, investissement, exportations) ; côté face, il retrace les flux de revenus tirés de cette production alloués au travail et au capital ainsi que ceux redistribués par l’Etat au sens large. Grâce à la comptabilité nationale, discipline elle aussi née dans l’après-guerre, ces deux faces s’ajustent autorisant une intelligence complète du cycle économique annuel : comment la production finale a-t-elle été réalisée, avec quelle efficacité notamment du point de vue de l’emploi et comment les revenus correspondants ont été redistribués. Inspirée foncièrement par les visions keynésiennes, la comptabilité nationale et avec elle le PIB son sous- produit a d’abord servi une conception macroéconomique des politiques publiques, attachant un grand prix à la suffisance de la « demande » et par tant des revenus distribués aux « ménages » notamment sous forme de salaires. Bien des comptables nationaux ne cachaient d’ailleurs pas leurs sympathies de gauche.

Aujourd’hui le PIB est sur la sellette, au moins dans notre pays. Les colloques se succèdent pour mettre en cause son utilité, voire pour stigmatiser sa nocivité.  La critique est particulièrement nourrie chez les économistes chrétiens situés à gauche, pourtant eux-mêmes sympathiques aux idées dites néo- keynésiennes[2]. Comment a-t-on pu en arriver là ? Que reprochent ils au « fameux « PIB » ? Par le passé la critique plutôt stimulante visait le champ de la production couverte par les comptes nationaux : ils ne prenaient pas en compte des services essentiels réalisés à titre gratuit par les familles pour elles-mêmes ou au contraire, incorporaient des productions génératrices de revenus mais nocives (telles que la consommation de drogue ou les pollutions engendrées par le dysfonctionnement des transports individuels ou collectifs). Contraints par la nécessité de la mesure des prix ou des couts, les comptes nationaux sont malhabiles lorsque cette mesure échappe à l’observation ou nécessite des conventions elles-mêmes problématiques. Ces insuffisances ont engendré des efforts fructueux, telles que l’élaboration de « comptes satellites[3] » (par exemple pour l’environnement, la protection sociale, la santé, l’éducation, le logement). Ces efforts se poursuivent avec la mise en œuvre de nouveaux indicateurs de bien-être qui eux ne cherchent pas à s’inscrire dans un cadre comptable, mais souffrent à leur tour de définitions arbitraires. Mais comme l’admettent les détracteurs du PIB eux-mêmes, rien ne peut vraiment remplacer la cohérence du cadre de la comptabilité nationale, source fondamentale de l’utilité du PIB sous ses deux aspects[4] .

Je fais donc l’hypothèse que la détestation instinctive du PIB est due en partie à l’ignorance de ce qu’est effectivement la comptabilité nationale : tout sauf un instrument idéologique d’essence sournoisement libérale.  Qui songerait à s’offusquer d’un titre récent en « une » de La Croix « comme celui-ci « La croissance est repartie, mais les salaires restent à la traîne » [5] . Pourtant un tel titre est l’illustration exacte de ce qu’apportent les comptes nationaux à la compréhension des évolutions économiques et sociales courantes. Courantes, mais à long terme ? A long terme, la « croissance » est devenue idéologiquement suspecte. On la soupçonne de légitimer implicitement la conservation indéfinie d’un mode de développement contestable. C’est ce qu’exprimait le Pape François dans une encyclique entièrement consacrée non au court terme, mais à une critique théologique d’un mode de développement devenu insoutenable en raison des gaspillages et des inégalités qu’il engendre[6]. Défendons ici l’idée que même et surtout si l’on souhaite promouvoir dans le long terme un développement humain soutenable ( ce qui ne signifie pas que l’on attende la fin du siècle) , il y a lieu de prendre le PIB pour ce qu’il est : non l’apologie des distributions de revenus et des usages existants, mais au contraire comme un moyen de définir à priori de façon cohérente quelles nouvelles distributions globales seraient nécessaires , et quels usages nouveaux ( donc aussi quels nouveaux emplois) devraient accompagner ces transformations .

 

Jérôme Vignon

[1] Le Produit intérieur brut est constitué de l’agrégation de toutes les « valeurs ajoutées » (productions de biens et de services nettes des ressources consommées pour réaliser ces productions), mesurée en général sur un an pour un pays donné.  Il s’agit donc d’un flux de richesses « brutes », avant déduction de l’amortissement des investissements mobilisés pour cette production.

[2] « Le PIB, qui ne dit rien des inégalités, du travail non rémunéré, des enjeux écologiques …s’avère un piètre guide pour gouverner «. Jean Merckaert, éditorial de la Revue Projet N 362.

[3] Articulés avec les comptes nationaux mais distincts, les comptes satellites permettent une évaluation spécifique des biens publics liés aux services collectifs .

[4] « Chassez le PIB, il revient au galop » par Xavier Richard Lanata dans Revue Projet N362, « Comment mesurer le bien vivre ».

[5] La Croix, 7 mai 2018.

[6] Laudato SI, paragraphe 193 « l’heure est venue d’accepter dans quelques parties du monde une certaine décroissance pour dégager dans d’autres parties les ressources nécessaires à une saine croissance ».

2 Commentaires

  1. JPR

    « mobilisation efficace des ressources disponibles ». C’est peut-être le concept de « ressources disponibles » qui fait souci dans une optique de développement durable.

  2. JPR

    Il y a peut-être aussi une autre hypothèse à cette détestation du PIB – qui affecte aussi le Vatican : il s’agit d’un outil de calcul. Or c’est justement cette association du calcul et du bien-être – ou de la richesse – qui est en cause. On sait que le bien être ne se calcule pas, mais la richesse et le don ? Le PIB, par sa puissance justement, ne renforce-t-il pas l’idée qu’il n’y a de richesse que monétaire, ou monétarisable ? Et que le don ne fait pas partie de la sphère économique. Or divers travaux récents (MAUSS, économie du don, Christophe Dejours, Encyclique Laudato sii…) partent au contraire de l’idée que le don n’est pas périphérique à la richesse, mais qu’il en est le cœur, voire même la condition. D’où cette « détestation ». Excessive sans doute, injuste, c’est évident mais qui exprime le besoin de « passer à la vitesse supérieure », ce qui exige, et c’est complexe, de relativiser les apports du PIB dans l’évaluation de la richesse des nations.

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