La bioéthique au défi de la pratique médicale et de la politique de l’Europe

Dans tous les débats actuels sur les lois de bioéthique, nous avons – me semble-t-il – une fâcheuse tendance à nous focaliser sur la question purement éthique au sens philosophique du terme – et les questions de principe qui y sont liées – sans examiner le contexte de la pratique médicale et celui qui nous lie aux autres pays européens. Bien sûr l’éthique est importante mais la pratique produit elle-même sa propre vision de l’homme et du monde. Elle ne repose pas sur des fondements explicites car elle naît souvent de choix de société antérieurs très prégnants même s’ils fonctionnent plus comme un inconscient collectif que comme des décisions éthiques fondés sur des principes clairs et distincts. Pourtant les dimensions technique et économique de nos pratiques sont, il faut  bien le reconnaître, les principes qui guident, de plus en plus souvent, nos décisions sociales et sociétales.

Ainsi la pratique actuelle de la médecine, de plus en plus technicienne au détriment du « prendre soin » – et où la plupart des coûts sont absorbés par l’assurance maladie[1] – engendre une vision mécaniste et réparatrice du matériel humain et ceci quelle qu’en soit la charge financière puisque ce n’est pas le consommateur qui paie (le patient) mais un tiers anonyme, la « sécu ».

On peut comprendre que, dans cet univers mental, la mort ou la naissance soient de moins en moins compris comme des événements qui font irruption dans nos existences, avec leur part de mystère, d’émerveillement et d’effroi. Ils sont perçus tout au contraire comme des irruptions anormalement erratiques et livrées au hasard qu’il convient de dominer par la science et la technique et dont il faut fournir à tous la maîtrisé afin qu’ils deviennent, à leur tour, des actes maîtrisés, les seuls, selon cette logique, à être des actes vraiment humains.

On ne peut parler utilement de l’euthanasie par exemple, sans remettre en cause le modèle médico-hospitalier qui, d’une façon ou d’une autre, y conduit. Si, en France, la médecine palliative n’est pas encore une spécialité à part entière, ça n’est pas un hasard mais le résultat d’un choix – non dit – du système de santé français qui – de façon subliminale mais bien réelle – ne considère pas la médecine palliative comme relevant du soin, du « cure ». Pour des raisons historiques mais aussi de vision du monde, cette relégation de la médecine palliative n’est pas à l’ordre du jour au Royaume-Uni. Les recommandations réitérées de la Cour des comptes et de bien d’autres acteurs se heurtent au mur de la mentalité technico-hospitalière française.

Il en va de même pour les techniques de procréation médicalement assistée. Celles-ci progressent en raison de multiples facteurs. Il en est d’excellents, mais il ne faudrait pas oublier parmi ceux-ci la réification de l’enfant et de la procréation. La procréation devient une simple technique et l’enfant son produit. Comment éviter que ce dernier soit de moins en moins envisagé comme une personne mais de plus en plus comme le fruit d’une opération que la collectivité doit prendre en charge au nom de notre solidarité dans le projet de se rendre « maîtres et possesseurs de la nature » ?

Quant à la dimension européenne, on ferait bien d’y prendre garde. On ne peut pas faire des choix en France sans regarder ce qui se passe ailleurs, notamment en Europe où la politique européenne en matière de santé vise à fournir à tous les habitants de l’Union un accès à des soins de santé de grande qualité, si nécessaire par-delà les frontières. Ce que l’on admettra et surtout ce que l’on remboursera ici en matière de PMA créera un appel d’air tout à fait intolérable au moment même où la France n’arrive pas à satisfaire toutes les demandes liées à l’infertilité de couples stables hétérosexuels.

Il est clair aujourd’hui pour tous que l’homosexualité n’est pas une maladie. L’infertilité qui y est attachée ne peut donc être conçue comme une maladie ou comme la conséquence d’une maladie. Or la Sécurité sociale ne rembourse que les actes liés à une maladie ou à ses conséquences. Le législateur serait bien inspiré, si jamais la PMA devait être accessible aux femmes homosexuelles, d’en proscrire le remboursement. Discrimination ? Non, application d’un principe de solidarité et prudence dans la gestion des ressources humaines et financières.

 

Jean-Pierre Rosa

 

[1] Cf Coll. La Sécu, jusqu’où ? Quelle solidarité et quel soin pour notre système de santé ? Semaines sociales de France, 2017

3 Commentaires

  1. Michel de Guibert

    Certes, mais la grossesse n’est pas non plus une maladie, et cependant l’IVG est remboursée à 100%…

  2. JPR

    Certes. On peut aussi interroger ce remboursement et n’admettre que l’IMG.

  3. Michel de Guibert

    L’IMG n’a rien de médicale malgré l’appellation controuvée car il s’agit d’eugénisme et non de soins médicaux quand on élimine un enfant handicapé ou porteur de malformation.

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