Analyse économique et morale

L’analyse économique est souvent perçue comme réductrice, voire amorale. Elle n’existe qu’à partir d’un constat de rareté. Les ressources de l’humanité sont limitées. En outre, l’économiste s’efforce de tenir compte des comportements tels qu’ils sont et non tels que l’on pourrait les rêver. Heureusement, nous rencontrons des personnes ou des organismes mus, au moins partiellement, par des objectifs altruistes. En fait, philosophie morale et analyse économique sont complémentaires dans la mesure, fréquente, où celle-ci est utilisée pour la recherche du bien commun. La philosophie morale répertorie les aspirations conduisant au bien commun. C’est à l’analyse économique de définir comment poursuivre ces aspirations et jusqu’où. Ceci a été parfaitement décrit dans l’ouvrage « Economie du Bien Commun » par Jean Tirole, prix Nobel d’économie.

L’aspiration morale entre en compétition avec l’objectif d’efficacité économique. Je prendrai deux exemples de ce dilemme. Le premier concerne la fiscalité directe sur le revenu. L’aspiration morale poussée au bout impliquerait une taxation à 100% de tout revenu supérieur au revenu moyen : les revenus après impôt seraient tous égaux. La puissance publique ne peut observer les talents et les efforts individuels. Personne n’aurait alors intérêt à travailler pour gagner plus. Du coup, en majorité, les gens ne travailleraient plus guère. Le revenu identique pour tous est très inférieur au revenu des plus pauvres dans la situation où la taxation est partielle comme aujourd’hui. Il faut donc accepter que les revenus après impôt soient inégaux. L’autre exemple concerne les revenus avant impôt et les entreprises. L’histoire a montré qu’il était préférable que les entreprises soient privées et gérées par leurs propriétaires. Cependant nos sociétés n’ont pas accepté que les entreprises soient gérées dans l’intérêt exclusif de leurs propriétaires. Ont été imposées des règles ou régulations soit horizontales comme la comptabilité, le droit du travail, le code d’urbanisme, le droit de la concurrence, soit spécifiques à certains secteurs comme la banque, le nucléaire, la pharmacie. Mais les dirigeants d’entreprise ont également d’autres objectifs que l’intérêt de leurs actionnaires, notamment leurs rémunérations. Celles-ci sont devenues extravagantes, en particulier aux Etats-Unis. Ce qui se passe à l’intérieur des entreprises détermine largement la distribution générale des revenus. Il y a donc un problème de gouvernance des entreprises. Les idées pour faire évoluer celle-ci sont peu nombreuses et controversées comme l’ouverture du conseil d’administration aux représentants du personnel. Les entreprises autogérées, propriétés de leur personnel, ne sont pas développées car leurs employés n’ont pas intérêt à embaucher. Il faut donc s’habituer à des distributions de revenus internes aux entreprises ouvertes vers le haut. Cet exemple montre combien il est difficile d’aplanir la distribution des revenus avant impôt.

A travers la gamme des sujets qu’elle aborde, l’analyse économique est stimulée par les préoccupations morales. Mais celles-ci, seules, ne peuvent guère faire des propositions adaptées.

 

Paul Champsaur, haut fonctionnaire

 

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